Lecture 2019-45 : « Le Bal des folles » de Victoria Mas

L’an dernier, au moment de la rentrée littéraire, la sortie du roman de Clélia Renucci, Concours pour le Paradis avait été pour moi un motif d’impatience comparable à celui éprouvé par un fanatique de Mylène Farmer la veille de la sortie de son nouvel album. Eh bien cette année, rebelote avec le premier roman de Victoria Mas sauf que l’hystérie ici était plus que justifiée puisque cette maladie constitue un des aspects de ce roman. Et, au final, le plaisir fut comparable car on retrouve dans ces deux romans une qualité d’écriture absolument délicieuse et une maîtrise de l’intrigue digne des plus grands (ou grandes).

La Salpêtrière, une « prison » pour femmes qui n’en porte pas le nom

« Depuis l’arrivée de Charcot à la Salpêtrière, on dit que seules les véritables hystériques y sont internées. Mais le doute subsiste… »

Chaque année à la mi-carême, se tient à la Salpêtrière, le très mondain Bal des folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Cette scène joyeuse cache une réalité sordide : ce bal « costumé et dansant » n’est rien d’autre qu’une des dernières expérimentations de Charcot, adepte de l’exposition des fous.

Trois femmes, trois destins mais une même envie : celle de ne plus subir le pouvoir des hommes et de la société.

Louise, Geneviève, Eugénie, trois femmes en proie avec la société patriarcale du XIXe siècle, trois femmes victimes mais, surtout, trois femmes battantes.

Louise, c’est l’idéaliste, l’innocence aux rêves dignes d’un conte de fées, celle dont profite les hommes par lâcheté ou opportunisme. Et pourtant, ce personnage qui est sans doute le plus « fou » des trois impressionne par sa capacité à surmonter les difficultés, comme protégée par les murailles de sa maladie, seuls remparts capables de la préserver du monde qui l’entoure. Ce qui est surtout beau dans ce personnage, c’est de voir, ô combien, elle grandit au fil du roman. De jeune adolescente un peu naïve, elle finit par subir l’humiliation ultime, celle qui lui fait comprendre qu’elle ne peut être aimée ou du moins pas comme elle le voudrait. Mais de cette expérience traumatisante, elle tire la force de s’éveiller au terrible monde qui sera sans doute le sien jusqu’à sa mort mais sans pour autant s’y soumettre car elle devient enfin maîtresse de sa propre existence.

Geneviève, c’est la femme trahie. Des trois, c’est sans doute celle qui va être amenée à faire le plus long et douloureux chemin afin de parvenir enfin à devenir ce qu’elle est vraiment : une femme libre, libérée du joug de sa fascination pour le maître Charcot et de son respect sans faille pour un père incapable de surmonter les drames de sa vie. Trahie par ceux qu’elle admire le plus et autour desquels sa vie tournait, elle va trouver la lumière grâce à Eugénie dont l’arrivée chamboule complètement le pragmatisme qui caractérisait sa petite existence réduite à son métier et à cette chambre où son seul plaisir consistait à garder un lien épistolaire avec une sœur trop tôt disparue. Grâce à elle, elle va finir par accepter de croire qu’il existe autre chose, quelque chose qui peut l’aider à se reconstruire et à accepter enfin la vie sans Blandine… ou plutôt avec elle mais sous une autre forme.

Eugénie, c’est la femme révoltée, celle qui se révèle victime d’un père et d’une grand-mère prêts à tout pour protéger la réputation de leur famille et, par la même, de leur nom. Son féminisme qui, au départ, semblait guidé par un simple besoin de s’opposer au père se transforme en véritable conviction lorsqu’elle finit par comprendre que c’est la société tout entière qui cherche à l’empêcher d’exister telle qu’elle est : une femme avec ces visions, ces moments de connexion avec l’au-delà, ces moments que des êtres rompus au catholicisme ne peuvent cautionner. Outre l’évocation du mouvement spirite d’Allan Kardec et de Pierre-Gaëtan Leymarie qui donne une caution presque scientifique au personnage d’Eugénie, c’est surtout son indignation (que Stéphane Hessel n’aurait pas reniée) face à l’injustice faite aux femmes qui nous séduit ici, comme lorsqu’elle se révolte devant ces séances où ces pauvres filles abandonnées à leur triste sort doivent subir les sourires concupiscents de jeunes médecins sous couvert de prétextes médicaux ou lorsqu’elle comprend que, derrière la Salpêtrière, se cache, pour certaines de ces femmes et notamment elle, l’antichambre d’une prison à laquelle leur famille les a condamnées en toute légitimité et avec la bénédiction de la société de l’époque. Antichambre qui se transforme une fois dans l’année en cirque ou carnaval pour bourgeois voyeurs et désireux de s’émoustiller devant le spectacle de ces « folles » qui sont pourtant bien plus respectables que le plus respectable d’entre eux. Cette scène est courte dans le roman mais elle est à la hauteur de l’hypocrisie de la société.

Mes chouchous à moi

J’ai beaucoup aimé ces trois personnages de femmes à la fois si différents et si proches dans leur désir de vivre ce qu’elles sont sans subir le joug de cette société faite pour et par les hommes. Mais j’ai tout de même une petite pensée pour le personnage de Thérèse, celle qui, tricotant sans cesse, veille en silence sur ce petit monde de femmes en souffrance. Elle est particulièrement touchante dans la compassion qu’elle dégage pour toutes celles qui l’entourent mais également dans cet équilibre si fragile qui la caractérise. Sans dévoiler la fin, c’est sans doute le personnage qui saura vous tirer une petite larme (voire plusieurs) au cours de ce récit.

Au final, un roman particulièrement touchant et présentant des portraits de femmes courageuses et décidées à affronter la tête haute un destin dont elles refusent de confier les rênes aux hommes. A lire de toute urgence.

Victoria Mas, Le Bal des folles, Editions Albin Michel, 2019

 

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